La production cinématographique est un art qui a le pouvoir d’influencer le monde par la puissance des émotions qu’il suscite, qu’il s’agisse de fiction, de documentaires ou même, oui, de télé-réalité. C’est un véhicule incontournable de sensibilisation face à des défis de société comme les changements climatiques ; comment oublier le Romano Fafard et sa mission de trouver une nouvelle planète pour y déménager 6 milliards de « tatas », parce que la Terre cuit sous les rayons du soleil?
Dans les faits, chaque production audiovisuelle a une empreinte carbone. Déplacements, équipements, costumes et accessoires, création et démontage des décors, montage numérique… chaque étape nécessite des ressources et de l’énergie. Saviez-vous qu’une très grande production de type hollywoodienne produit en moyenne 3370 tonnes métriques de CO2e,1 ou l’équivalent de 786 voitures à essence sur une année?2
Le milieu culturel au Québec est déjà bien mobilisé sur la question : 275 professionnelles et professionnels du milieu sont signataires de la Charte On tourne vert pour s’engager à déployer tous les efforts raisonnables possibles pour réduire l’empreinte environnementale des tournages. On tourne vert, une initiative du Bureau du cinéma et de la télévision du Québec, permet aux entreprises du secteur de se démarquer en allant chercher une accréditation pour leurs pratiques écoresponsables. À ce jour, c’est plus de 250 productions qui l’ont adoptée!
Le secteur de la production audiovisuelle au Québec en un clin d’œil
- 2,5 milliards $ en dépenses directes pour les productions audiovisuelles au Québec
- 1,6 milliards $ en services d’animation, d’effets spéciaux et pour les productions internationales
- 62 000 emplois
- 129,000 tonnes de CO2e émises en 2023 pour l’industrie du film et de l’enregistrement sonore3 – l’équivalent de 30 090 voitures!4
Les principales contributions du secteur aux changements climatiques
Réaliser des contenus audiovisuels, ça prend beaucoup d’énergie et de ressources. Certaines qu’on voit dans le produit fini, mais aussi beaucoup qu’on ne voit pas. Une étude de Téléfilm Canada s’est penchée sur la question en 2022-2023 et en ressortent des constats assez clairs.5
Le plus gros poste d’émissions de carbone? Le voyagement et le transport, et de loin : c’est 58% en moyenne de l’empreinte carbone totale des productions tous genres, régions et budgets confondus. En effet, les tournages nécessitent de déplacer beaucoup de personnes et de matériel, et cela se fait encore aujourd’hui surtout par des véhicules à essence et, quand nécessaire, par avion.
En seconde place, couvrant en moyenne 23% des émissions, se trouve la catégorie des matériaux : costumes, décors, caméras et autres équipements, nourriture pour les actrices, les acteurs et le personnel. Même s’ils n’émettent pas de gaz à effet de serre directement, ces matériaux ont leur empreinte : chaque textile, chaque objet, chaque aliment émet plus ou moins de carbone pour être produit, transformé, transporté.
Les autres facteurs à considérer, qui ensemble totalisent 20% des émissions en moyenne, regroupent les espaces de bureau, les studios de tournage, l’hébergement, la post-production et la gestion des matières résiduelles. Un enjeu particulier à ce niveau pour le secteur est la dépendance aux génératrices à diesel. En effet, les équipements (caméras, projecteurs…) nécessitent d’être alimentés en électricité, et ce n’est pas toujours simple de s’approvisionner, en fonction du lieu de tournage : au milieu de nulle part, pas le choix que de se brancher à des génératrices. Et les technologies de batteries électriques sont encore aujourd’hui souvent insuffisantes pour répondre aux besoins.
Évidemment, on parle ici de moyennes : les résultats varient beaucoup d’une production à l’autre, selon plusieurs facteurs. Plus la production a un gros budget, plus ses émissions sont élevées et les poids des différentes catégories changent. Une production de moins de 1 million $ émet environ 12 tonnes de gaz à effet de serre en équivalent CO2 (CO2e) par heure de contenu, alors que c’est presque cinq fois plus pour une production de plus de 5 millions $ (59 tonnes CO2e par heure de contenu)! Et pour la petite production, le transport représente 73% des émissions, contre 54% pour la grande : cette dernière a une empreinte plus lourde liée aux matériaux et à ses matières résiduelles.
Les fictions ont également une empreinte carbone beaucoup plus importante que les autres genres, qui s’explique par le recours à une plus grande quantité de matériel, un plus grand nombre de personnes impliquées et davantage de déplacements.
Pourquoi le secteur est concerné
La plupart des productions audiovisuelles composent avec des budgets serrés et des équipes déjà fortement sollicitées. L’empreinte carbone n’est souvent pas une priorité dans ce contexte, à moins qu’il s’agisse d’une valeur centrale des personnes qui dirigent l’entreprise. Mais dans les faits, il y a beaucoup d’avantages et d’opportunités à s’intéresser à la question sérieusement, dès aujourd’hui. On peut les voir de deux façons.
Les risques opérationnels émanant des changements climatiques
Si nous n’agissons pas collectivement et rapidement pour réduire les émissions de carbone, le changement climatique s’accélérera. On en ressent déjà les effets sur l’économie, qui se manifestent aussi sur les plateaux de tournage et dans les bureaux de post-production6 :
- santé et sécurité : au Québec, la chaleur extrême, la fumée des feux de forêt, les événements météorologiques extrêmes et le stress que tous ces épisodes peuvent causer affectent la performance du personnel, devant et derrière la caméra.
- interruption des activités : ces mêmes événements, ainsi que les inondations, peuvent chambouler les calendriers de production en retardant des tournages extérieurs ou des déplacements.
- hausse des coûts : les changements climatiques augmentent les prix de nombreux produits et denrées en rendant leur production plus difficile, affectent l’efficacité des chaînes d’approvisionnement en raison des événements extrêmes et augmentent les coûts d’assurance pour les lieux de tournage.
Les opportunités de la transition
Ça semble encore trop abstrait? Il y a aussi de nombreuses opportunités qui présentent des bénéfices tangibles et directs pour les entreprises qui mettent en place des mesures pour se décarboner.
- accéder aux talents : dans le secteur du cinéma et de la télévision, le talent est essentiel, qu’il soit derrière la caméra, sous les projecteurs ou en salle de post-production. Le milieu artistique tend à être fortement mobilisé sur les questions d’impact environnemental. En se démarquant par ses pratiques de gestion de l’empreinte carbone, les entreprises du secteur peuvent faciliter leur accès à cette main d’œuvre qualifiée et mobilisée.
- accéder aux diffuseurs : les grands diffuseurs canadiens et ailleurs dans le monde s’intéressent à leur propre empreinte carbone. En 2023, le groupe des Diffuseurs canadiens unis pour l’écoresponsabilité s’est formé (Bell Média, CBC/Radio-Canada, Télé-Québec, TV5 et 18 autres) avec comme objectif d’intensifier les efforts de production durable. Ce que ça change pour les producteurs : des exigences plus spécifiques, notamment sur la mesure de l’empreinte carbone.7 Par exemple, Radio-Canada s’est doté comme objectif pour 2026 d’obtenir le bilan carbone d’au moins 50% de ses productions indépendantes, une cible qui était pratiquement atteinte (à 98%) à la publication de son dernier rapport, en mars 2025.8
Saviez-vous que quand on regarde les budgets des entreprises qui ont obtenu une certification pour leurs pratiques responsables, les coûts additionnels de certaines pratiques sont en général compensés par des économies ailleurs? Pour en savoir plus sur comment se comparent les portraits financiers des productions traditionnelles et des productions qui font des efforts pour réduire cette empreinte carbone, consultez l’étude d’On tourne vert et Nordicity sur l’impact des mesures écoresponsables sur les budgets de production.
Consulter l’étudeCe qui se fait déjà pour améliorer le bilan
La production audiovisuelle bénéficie déjà d’un atout important : notre hydro-électricité. Presque tous les éclairages sur les plateaux de tournage sont déjà alimentés par des ampoules LED, les batteries rechargeables sont monnaie courante et dès que le tournage a lieu dans un studio ou un lieu fermé, l’alimentation est électrique. En partie pour cette raison, les bilans carbone tendent à être plus faibles que ceux des productions réalisées ailleurs.
En plus, plusieurs pratiques concrètes sont déjà couramment mises en œuvre pour réduire davantage l’empreinte carbone des tournages :
- l’optimisation des lieux de tournage permet de limiter les déplacements, tandis que l’organisation du covoiturage et l’interdiction de la marche au ralenti des véhicules contribuent à réduire les émissions liées au transport;
- la mutualisation des ressources (costumes, décors et accessoires) ainsi que le recours à la seconde main sont de plus en plus fréquents, réduisant à la fois la consommation de matières premières et les déchets;
- côté alimentation, certaines productions instaurent un repas végétarien par semaine et collaborent avec des traiteurs zéro déchet, utilisant des contenants réutilisables récupérés après usage;
- les équipes sont également encouragées à apporter leurs gourdes et tasses, en l’absence de vaisselle jetable sur les plateaux. Le tri des déchets est facilité par une signalisation adaptée, peu importe le lieu de tournage.
Ces simples actions, quand elles sont appliquées de façon structurante, peuvent avoir un impact important. L’expérience de nombreuses productions jusqu’ici montre qu’il y a souvent un important travail de sensibilisation à faire auprès du personnel afin que les nouvelles règles soient suivies ; les premiers jours peuvent être un peu plus difficiles quand les équipes oublient et ne sont pas préparées, mais tout le monde finit par s’y faire.
L’important, c’est de persévérer à travers ces changements d’habitude, qui deviennent rapidement seconde nature!
Qu’est-ce qu’il reste à faire?
Les entreprises du milieu cinématographique peuvent agir sur différents fronts pour réduire leur empreinte carbone. Comme on l’a vu dans le portrait global de Téléfilm Canada, les priorités pour le secteur pour avoir un plus grand impact touchent9 :
- le transport : les productions peuvent porter attention aux lieux et à la quantité de différents lieux de tournage pour minimiser les besoins en voyagement, inciter le covoiturage, faire affaire avec des fournisseurs qui utilisent des véhicules électriques, et faire affaire avec du personnel local autant que possible pour chaque lieu;
- les matériaux : les productions peuvent adopter des menus comprenant des ingrédients bas carbone, avec plus d’options à base de plantes, avoir recours à la location ou au seconde-main pour les textiles et les décors, et faire don des restes et excédants.
Il existe beaucoup d’autres façons de réduire l’empreinte carbone en-dehors des plateaux de tournage. Qu’il s’agisse d’interventions en préproduction ou en post-production, plusieurs décisions et actions peuvent être prises qui auront un impact10 :
- choisir des fournisseurs qui offrent des produits à plus faible empreinte;
- optimiser la performance énergétique des bureaux occupés pour réduire la consommation;
- stocker ses données numériques dans un centre alimenté à l’énergie renouvelable;
- planifier les budgets en tenant compte des pratiques écoresponsables à intégrer et des risques climatiques qui peuvent affecter les tournages;
- etc.
Un enjeu qui demeure aujourd’hui reste l’accès aux génératrices électriques : il y a encore peu d’offre sur le marché aujourd’hui qui réponde aux besoins en puissance des tournages en milieux plus reculés, nécessitant le recours à des génératrices au diesel fortement émettrices. Il s’agit là d’un enjeu important à surveiller, et pour lequel des solutions technologiques à coût abordable sont grandement recherchées.
Pour avancer dès aujourd’hui, voici une recommandation qui s’applique à tous genres de production : pour faciliter l’adoption de ces pratiques, une ressource dédiée, souvent appelée coordonnatrice ou coordonnateur vert, peut être déterminante. Cette personne est non seulement là pour prendre en charge certains projets, mais surtout pour assurer une cohérence dans les pratiques des différentes équipes. En prenant la question du carbone en charge, elle réduit la charge mentale des équipes déjà sous tensions, assure le maintien de l’engagement de tous, et préserve la question au top des priorités pour atteindre les objectifs.11
Vous cherchez des solutions plus détaillées? Consultez les guides de bonnes pratiques du programme On tourne vert, une initiative du Bureau du cinéma et de la télévision du Québec.
Découvrir On tourne vert- Sustainble Production Alliance (2021). Carbon Emissions of Film and Television Production ↩︎
- EPA (2024). Greenhouse Gas Equivalencies Calculator ↩︎
- Institut de la statistique du Québec. Compte des émissions de gaz à effet de serre (GES) par secteur et par gaz, Québec, 2009-2023 ↩︎
- EPA (2024). Greenhouse Gas Equivalencies Calculator ↩︎
- Telefilm Canada and Green Spark Group (2023). Estimating the Carbon Footprint of Canada’s Audio-Visual Sector ↩︎
- Producing for the Planet. An Overview of Climate Risks for Film and TV Producers ↩︎
- Diffuseurs canadiens unis pour l’écoresponsabilité (2024). Nos avancées – Un rapport ↩︎
- CBC/Radio-Canada (2024-2025). Rapport annuel d’écoresponsabilité ↩︎
- Telefilm Canada and Green Spark Group (2023). Estimating the Carbon Footprint of Canada’s Audio-Visual Sector ↩︎
- Producing for the Planet (2024). Écologisation de l’écran : Guide d’action pour les producteurs(trices) de médias canadiens ↩︎
- On tourne vert & Nordicity (2026). Étude de l’impact des mesures écoresponsables sur les budgets des productions audiovisuelles ↩︎





